Alors que la Silicon Valley se présente comme un moteur de progrès et d’innovation au service de la liberté numérique, ses technologies se retrouvent au cœur de l’appareil de surveillance et de détention de masse en Chine. Des processeurs aux logiciels de traitement de données, les géants américains ont fourni les outils qui alimentent le contrôle social du régime, révélant le paradoxe d’une industrie qui vante la modernité tout en fermant les yeux sur l’usage répressif de ses produits.L’histoire d’Internet et des technologies numériques est souvent racontée comme une épopée de libération. Au tournant des années 2000, les géants de la Silicon Valley affirmaient vouloir connecter le monde, briser les frontières de l’information et démocratiser l’accès au savoir. Mais derrière cette rhétorique d’émancipation, les faits montrent que la même innovation a servi à renforcer certains des régimes les plus autoritaires de la planète. La Chine en est l’exemple le plus frappant : au lieu d’affaiblir le contrôle de l’État, la technologie importée d’Occident a contribué à bâtir une machine de surveillance tentaculaire, capable de suivre, classifier et interner des centaines de milliers de citoyens.
L’ombre américaine derrière le « modèle chinois » de surveillance
Pékin a investi massivement dans ses infrastructures numériques, mais il serait illusoire de penser que ce système est né en vase clos. Dès les années 1990, des groupes comme Cisco, Microsoft ou Sun Microsystems ont fourni les premiers briques du Grand Firewall. Plus tard, l’essor de la reconnaissance faciale et de l’intelligence artificielle a reposé sur des processeurs et cartes graphiques made in USA. Nvidia, Intel, AMD et d’autres ont alimenté les data centers chinois, indispensables au traitement de millions de flux vidéo.
Les enquêtes universitaires et ONG documentent un fait dérangeant : les supercalculateurs employés dans la région du Xinjiang pour analyser les images de surveillance fonctionnent grâce à des puces graphiques américaines. Ces composants, officiellement destinés à la recherche scientifique ou aux jeux vidéo, deviennent les outils silencieux d’un quadrillage policier sans précédent.
Le Xinjiang, vitrine d’une gouvernance numérique autoritaire
Dans cette région à majorité ouïghoure, la surveillance est totale. Des check-points équipés de scanners biométriques aux caméras installées dans les mosquées, des applications obligatoires sur les téléphones aux prélèvements d’ADN imposés, tout concourt à établir une traçabilité exhaustive de la population.
Ces données alimentent ensuite des systèmes d’intelligence artificielle capables de produire des profils individuels. Un simple déplacement jugé inhabituel ou l’usage d’une application étrangère peut suffire à déclencher une alerte et mener à une arrestation. Dans de nombreux cas, la machine décide à la place de l’humain : c’est l’algorithme qui détermine qui doit être placé sous surveillance accrue ou envoyé dans un centre de « rééducation ».
Derrière ce dispositif policier, on retrouve des technologies occidentales qui, sans leur puissance de calcul et leur efficacité, n’auraient jamais permis une telle automatisation.
Le cas de Yang Guoliang, documenté par l'AP, est une illustration de la situation qui y règne.
Alors qu'il gisait ensanglanté et paralysé dans un lit d'hôpital après avoir été battu à coups de briques par la police, une caméra corporelle était suspendue au-dessus de la perfusion intraveineuse, enregistrant le moindre mouvement. À cette époque, la surveillance n'était pas une nouveauté pour la famille Yang, vivant dans une région rurale de Chine, prise au piège dans un réseau complexe basé sur une technologie américaine qui les espionne et prédit leurs actions.
Leurs billets de train, leurs réservations d'hôtel, leurs achats, leurs SMS et leurs appels téléphoniques sont transmis au gouvernement. Leur maison est entourée de plus d'une douzaine de caméras. Ils ont tenté de se rendre à Pékin à 20 reprises au cours des dernières années, mais des hommes masqués se présentent et les arrêtent, souvent avant même leur départ. Et l'année dernière, la femme et la fille cadette de Yang ont été arrêtées et sont désormais jugées pour avoir perturbé le travail de l'État chinois, un crime passible d'une peine pouvant aller jusqu'à dix ans de prison.
Pourtant, les Yang affirment qu'ils ne sont pas des criminels. Ce sont simplement des agriculteurs qui tentent de supplier Pékin d'empêcher les autorités locales de saisir leur terrain d'un hectare et demi dans la province du Jiangsu, dans l'est de la Chine.
« Chaque mouvement dans ma propre maison est surveillé », a déclaré Yang, assis derrière des rideaux noirs qui le protègent de la lumière aveuglante des projecteurs de la police braqués directement sur sa maison. « Leur surveillance me fait me sentir en insécurité tout le temps, partout. »
Xi Jinping se rend dans la région chinoise du Xinjiang malgré les critiques concernant les détentions massives
La police prédictive
Les entreprises américaines ont contribué à la situation en apportant la « police prédictive » en Chine, une technologie qui aspire et analyse des données pour prévenir les crimes, les manifestations ou les attaques terroristes avant qu'ils n'arrivent. Ces systèmes exploitent une grande variété d'informations : textos, appels, paiements, vols, vidéos, prélèvements d'ADN, livraisons de courrier, Internet, et même la consommation d'eau et d'électricité, pour repérer les individus jugés suspects et prédire leur comportement. Mais ils permettent également à la police chinoise...
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