Une fuite de courriel révèle un projet dystopique architecturé autour de la fonctionnalité Search Party des caméras RingAmazon peut étendre l’IA de recherche des chiens perdus à la surveillance de masse
La fonctionnalité exploite les flux vidéo des caméras Ring déployées dans les quartiers résidentiels pour faire tourner un algorithme de reconnaissance d'image en temps réel. Un utilisateur poste la photo d'un animal perdu, et le système balaie automatiquement les images captées par les caméras voisines à la recherche d'une correspondance visuelle. La même technologie qu'Amazon utilise pour retrouver des chiens perdus pourrait tout aussi facilement être retournée contre leurs propriétaires. Si la fonction Search Party peut localiser un animal domestique, rien n'empêcherait techniquement de l'utiliser pour pister des personnes. Une fuite de courriel vient justement révéler un projet dystopique architecturé autour de ladite fonctionnalité.
Le fondateur et PDG de Ring, filiale d'Amazon, Jamie Siminoff, a indiqué à son personnel dans un courriel que Search Party, qui relie les caméras Ring et exploite l’intelligence artificielle pour localiser les chiens perdus dans un quartier, a un potentiel allant au-delà de sa fonction première. Siminoff explique que Search Party a été initialement conçu pour retrouver des chiens, mais que la fonctionnalité peut aussi être utilisée pour éliminer la criminalité dans les quartiers. De multiples rapports, parus pour la plupart dès le troisième trimestre de l’année précédente et qui confirment le contenu de ce courriel, font état de ce que Siminoff est d’avis que la technologie Ring d’Amazon peut aider les forces de l’ordre à lutter contre la criminalité. Les objectifs initiaux de Ring s’alignent d’ailleurs sur ce positionnement : « rendre les quartiers plus sûrs. » C'est en cela que les professionnels de la cybersécurité et les défenseurs des libertés y voient une forme de surveillance de masse en gestation..@ring's Super Bowl ad introduces Search Party for Dogs, a feature that transforms missing-dog posts into coordinated neighborhood searches using AI and outdoor Ring cameras.
— ADWEEK (@Adweek) February 2, 2026
The 30-second spot highlights that while 10 million dogs go missing annually, search methods haven't… pic.twitter.com/UyBet3asBE
L’entreprise se défend en mettant en avant le fait que la fonctionnalité est opt-outRing has announced a new “Search Party” feature that could eventually bring mass biometric surveillance to our streets. It’s on by default. Shut it off.https://t.co/8uvvLijZ3m
— EFF (@EFF) February 10, 2026
Les défenseurs de la vie privée font valoir que transformer des propriétés privées en une grille de surveillance à la demande — même avec de bonnes intentions — normalise un monitoring constant. Et la question récurrente revient : jusqu'où sommes-nous prêts à sacrifier notre vie privée pour plus de confort et de sécurité ?
La logique de l'opt-out — accepter par défaut et laisser à l'utilisateur le soin de se retirer — est précisément ce que la réglementation européenne (RGPD) a cherché à renverser au profit du consentement explicite. Aux États-Unis, dans un contexte politique tendu où l'administration Trump a montré un appétit marqué pour les technologies de contrôle des populations, les garde-fous actuels de Ring et des autres entreprises de surveillance contre l'utilisation abusive de leurs technologies par un gouvernement autoritaire sont jugés bien trop faibles par de nombreux experts.
Sur les réseaux sociaux, de nombreux utilisateurs ont annoncé désinstaller leur application Ring après avoir visionné la publicité, tandis que des alternatives à stockage local — Reolink, UniFi, Wyze — ont été massivement recommandées dans les fils de discussion.
Andrew Ferguson, professeur de droit à l'université du district de Columbia, résumait le problème fondamental bien avant que Search Party n'existe : « Ce que les gens ont du mal à comprendre, c'est que l'autosurveillance est une forme de surveillance gouvernementale en puissance. Les informations que vous recueillez — et dont vous pensez qu'elles amélioreront votre vie — ne sont jamais très loin d'être obtenues par les forces de l'ordre. »
Amazon Ring traîne un historique peu rassurantRing Doorbells have a sinister new feature that you’ve got to opt out of https://t.co/VwyEiVoUiU
— Metro (@MetroUK) February 15, 2026
Ring, filiale d'Amazon depuis son rachat en 2018, traîne derrière lui un casier judiciaire en matière de vie privée qui donne froid dans le dos. En 2022, Amazon a admis avoir fourni aux forces de l'ordre des enregistrements vidéo provenant de ses sonnettes connectées Ring, sans le consentement des propriétaires, et ce à au moins 11 reprises.
« Comme indiqué dans les directives de Ring relatives à l'application de la loi, Ring se réserve le droit de répondre immédiatement aux demandes d'information urgentes des forces de l'ordre dans les cas impliquant un danger imminent de mort ou de blessure physique grave pour toute personne. Les demandes de divulgation d'urgence doivent être accompagnées d'un formulaire de demande d'urgence dûment rempli. Sur la base des informations fournies dans le formulaire de demande d'urgence et des circonstances décrites par l'agent, Ring détermine de bonne foi si la demande répond à la norme bien connue, fondée sur la loi fédérale, selon laquelle il existe un danger imminent de mort ou de blessure physique grave pour toute personne nécessitant la divulgation d'informations sans délai », précisait alors l’entreprise en réponse au questionnaire d’un sénateur.
En 2023, Amazon a accepté de verser plus de 30 millions de dollars pour clore deux plaintes de la FTC (Federal Trade Commission) américaine concernant notamment le partage des enregistrements vidéo Ring avec des tiers. La FTC avait reproché à la filiale d'avoir accordé un accès aux flux vidéo de ses clients à l'ensemble de ses employés et à des centaines de sous-traitants basés en Ukraine, sans vérification des besoins réels d'accès.
« Non seulement chaque employé de Ring et chaque sous-traitant basé en Ukraine pouvait accéder aux vidéos de chaque client (stockées en clair sur les serveurs de Ring), mais ils pouvaient également télécharger facilement les vidéos de n'importe quel client et les visionner, les partager ou les divulguer à leur guise », rapportait alors la FTC dans la plainte déposée auprès du DoJ. L'action en justice a exposé quelques-unes des violations de la vie privée que le régulateur a relevées lors de son enquête. Le document a décrit comment un agent du service clientèle peut avoir besoin d'accéder aux données vidéo d'un client particulier pour résoudre un problème.
Selon la FTC, ce même agent du service clientèle ayant un accès illimité à des vidéos appartenant à des milliers de clients qui n'ont jamais contacté le service clientèle. Autre constat encore plus effrayant que le précédent est décrit par le régulateur américain comme suit : « bien qu'un ingénieur travaillant sur la caméra à projecteur de Ring puisse avoir besoin d'accéder à certaines données vidéo provenant d'appareils extérieurs, cet ingénieur avait un accès illimité aux images de l'intérieur des chambres à coucher des clients ». Le personnel de Ring n'avait pas été formé à la gestion des données privées et l'entreprise n'avait pas limité les accès.
La plainte mentionne en sus qu'un employé a visionné des milliers d'enregistrements vidéo appartenant à au moins 81 utilisatrices et a concentré ses recherches sur des caméras dont les noms indiquaient qu'elles surveillaient un espace intime, comme « Chambre principale », « Salle de bain principale » ou « Caméra espionne ». La plainte indique que l'employé a passé plus d'une heure par jour à faire ce genre de choses, sans être détecté par Ring, pendant des mois. Puis, lorsqu'une collègue a signalé cette activité, son supérieur n'a pas tenu compte du rapport, affirmant à l'employée qu'il était « normal » qu'un ingénieur consulte autant de comptes.
Ring avait par ailleurs établi des relations particulièrement étroites avec environ 2 200 services de police aux États-Unis, leur permettant de demander des enregistrements vidéo directement aux propriétaires de caméras. Ce n'est qu'en 2024 qu'Amazon a finalement restreint cet accès, supprimant l'outil qui permettait aux forces de l'ordre de solliciter directement les utilisateurs via l'application Neighbors.
Source: CNBC
Et vous ?
L'IA de reconnaissance visuelle dans les mains du privé : qui contrôle le contrôleur ? Amazon fixe elle-même les règles d'usage de Search Party. Sans régulation contraignante sur la reconnaissance d'objets et de mouvements dans les espaces semi-publics, qui garantit que la fonctionnalité ne sera pas détournée ?
Les alternatives à stockage local sont-elles vraiment plus sûres ? Des solutions comme UniFi Protect ou Reolink avec NAS local sont souvent citées comme alternative, mais leur configuration complexe les rend inaccessibles au grand public. L'écart entre confort et confidentialité est-il structurellement condamné à favoriser les géants du cloud ?
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