Valorisée à 7,5 milliards de dollars et déployée dans plus de 6 000 communautés américaines, Flock Safety est devenue le symbole d'un État sécuritaire débridé. Ses caméras de reconnaissance automatique de plaques d'immatriculation, soupçonnées d'alimenter les bases de données de l'immigration (ICE) sans mandat judiciaire, sont désormais la cible d'une résistance civile inédite : sabotages, démontages, actions en justice et résolutions municipales. Un front anti-surveillance bipartisan qui interroge les fondements mêmes du droit à la vie privée à l'ère numérique.Fondée en 2017 à Atlanta, Flock Safety s'est imposée en moins d'une décennie comme le leader incontesté de la reconnaissance automatique de plaques d'immatriculation (ALPR) aux États-Unis. La société opère dans plus de 5 000 communautés réparties dans 49 États américains et revendique plus de 20 milliards de scans de véhicules chaque mois. Ses caméras solaires autonomes, fixées sur des mâts de deux à trois mètres de hauteur, sont omniprésentes : le long des routes, dans les quartiers résidentiels, aux abords des écoles ou des centres commerciaux. Derrière leur discours rassurant de « sécurité publique », elles constituent en réalité l'un des dispositifs de surveillance de masse les plus puissants jamais déployés sur le sol américain.
Ce que ces caméras captent va bien au-delà de la simple plaque d'immatriculation. Elles récoltent d'autres données identifiantes utilisées pour « empreindre » les véhicules, leurs propriétaires et leurs déplacements. Ces données peuvent être collectées, stockées et consultées sans mandat, ce qui en fait un contournement judiciaire très prisé des forces de l'ordre. Techniquement, le système repose sur l'apprentissage machine pour identifier la couleur, la marque, le modèle du véhicule, ainsi que d'éventuels autocollants ou caractéristiques distinctives. Le réseau peut s'intégrer à des plateformes de police prédictive telles que Palantir.
La société a aussi développé un produit baptisé Nova, décrit comme une « plateforme de données de sécurité publique » qui combinerait les données ALPR avec des informations issues de violations de données, de dossiers publics et de données commerciales, dans le but de tracer des individus spécifiques sans mandat judiciaire. Un glissement vers le profilage de masse qui n'a pas manqué d'alarmer les défenseurs des libertés civiles.
La connexion ICE : le point de rupture
Si Flock Safety agaçait déjà les milieux de la vie privée depuis plusieurs années, c'est la révélation de ses liens avec l'agence américaine de contrôle de l'immigration (ICE) qui a mis le feu aux poudres. Des journaux de recherche partiellement caviardés obtenus par l'ACLU du Colorado ont montré que des agences de maintien de l'ordre avaient accédé aux données ALPR de Denver dans plus de 1 400 recherches liées à l'immigration, dont certaines simplement étiquetées « ICE », depuis 2024
« Comme nous le disons depuis des années, la création d'une infrastructure automatisée gigantesque pour la surveillance des déplacements des conducteurs soulève de nombreuses questions profondes*: l'équilibre des pouvoirs entre le gouvernement et les gouvernés, le pouvoir que nous devrions accorder au gouvernement pour enquêter sur les crimes et les prévenir, le degré de vie privée que nous devrions permettre aux citoyens dans leurs déplacements publics, les conséquences psychologiques, pratiques et politiques d'une réduction de cette vie privée, et, en fin de compte, ce qui permettra le mieux aux citoyens de ce pays de vivre une vie heureuse et épanouissante, libre de toute domination. »
Plus troublant encore, des enquêtes menées dans l'État de Washington ont révélé des accès non autorisés au niveau fédéral. Au moins huit agences locales de maintien de l'ordre semblent avoir activé un partage direct de leur réseau Flock avec la Border Patrol à un moment donné en 2025. La Border Patrol aurait même bénéficié d'un accès « par porte dérobée » aux données de plaques captées par les ALPR d'au moins dix agences locales qui n'avaient pas explicitement autorisé ce partage.
Flock Safety se défend en arguant qu'elle n'a aucun contrat direct avec ICE et que c'est aux collectivités locales de décider avec qui partager leurs données. La société affirme que l'accès de l'ICE à ses systèmes n'existe pas en « porte dérobée », et que les clients gardent un contrôle total sur le partage, Flock ne transmettant jamais de données sans leur permission. Un argument que les associations de défense des libertés civiles jugent au mieux naïf, au pire délibérément trompeur, puisqu'il suffit techniquement de cocher une simple case dans les paramètres pour activer le partage national des données.
Les usages abusifs se multiplient. En Géorgie, un chef de police a été arrêté et inculpé pour avoir utilisé les données Flock afin de traquer et harceler des citoyens ordinaires. Les données Flock ont été mobilisées pour surveiller des femmes traversant des frontières d'État pour accéder à l'avortement dans les États où la procédure est illégale. Ces dérives illustrent comment une technologie présentée comme un outil de sécurité peut devenir un instrument de contrôle politique et social.
Suite à cette montée en pression, Amazon Ring a récemment mis fin à son partenariat avec Flock Safety.
La résistance civile s'organise
Face à l'expansion de ce réseau de surveillance et aux réponses insuffisantes des élus locaux, une frange croissante de citoyens a choisi l'action...
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